Consigne
Depuis 2023, notre bonne vieille consigne de bouteilles de bière et de cannettes s’est progressivement étendue aux contenants de boissons prêtes à boire, en plastique et en aluminium, de 100 ml à 2L. S'ajouteront sous peu les cartons multicouches, les bouteilles de vin et spiritueux, les cartons de lait, les divers contenants de boissons en verre et les cartons de jus. Ce système de consigne élargie est géré par l'Association québécoise de récupération des contenants de boissons (AQRCB) sous la marque Consignaction.
D’entrée de jeu je n’ai jamais été d’accord avec ce nouveau système de consigne élargie. Cet article vous explique pourquoi et détaille les raisons pour lesquelles j’aurais plutôt opté pour une optimisation du système de bacs bleus conjuguée à davantage d'éducation et de sensibilisation.
Nous avons déjà un système de bacs bleus hyper pratique et très bien implanté. Bacs dans lesquels on peut déposer TOUS nos articles récupérables avec, en plus, cueillette porte-à-porte! Vous auriez voulu connaitre ma vision du système idéal que je vous aurais répondu «En plein celui qu’on a: les citoyens qui n’ont que la simple tâche de remplir correctement leurs bacs, puis l’État qui prend ensuite en charge le ramassage, le tri et la revalorisation!» En effet, que demander de mieux?!
Or voilà qu’arrive Consignaction...
Une consigne, au départ, ça sert d’incitatif à rapporter. Ce qui pourrait changer significativement la donne si les gens rapportaient très peu. Or en grande majorité les gens récupèrent déjà, non? Pour preuve nos centres de tri qui débordent! Le premier problème sur lequel se pencher était-il réellement le manque de matière récupérée??
Oui et non. En fait -et ça j'ai été très surprise de l’apprendre lors de mes recherches en vue de la rédaction de ce texte- le taux de récupération n’est pas aussi élevé que je croyais. Selon de récentes données de Recyc-Québec, 48% des matières recyclables (oui, presque la moitié) iraient encore direct aux poubelles!! Sauf que, attention, ce chiffre est une moyenne. Il combine le secteur industries/ commerces/ institutions (ICI), secteur au taux de récupération d’à peine 8%, avec le résidentiel qui lui a un taux de récupération nettement supérieur qui frôle 90%! Constatez-vous comme moi que la consigne ne vise peut-être pas la bonne cible?!
Oh il y a bien sûr quelques rares récalcitrants qui de nos jours mettent encore tout à la poubelle. Mais bon, si après 40 ans qu’on entend parler de recyclage ils n’en saisissent toujours pas l’importance, ou qu’ils ne veulent simplement pas se bâdrer de ça, croyez-vous réellement qu’une consigne de quelques sous pourra modifier leur comportement, considérant en plus l’effort supplémentaire que ça exige?! Et de par le nombre de cannettes et de bouteilles de bière laissées depuis toujours dans les parcs, les poubelles publiques ou le long des routes, on voit bien que beaucoup de gens ne s’embarrassent pas de rapporter leurs contenants recyclables quand ils sortent, consigne ou non.
J’émettrai toutefois l’hypothèse que cette non-participation s’appuie sur la croyance répandue que le contenu des bacs bleus finit anyway à la même place que les vidanges... Mais si cette perception est fausse, si les matières sont bel et bien récupérées et si une deuxième vie leur est bel et bien donnée, que le gouvernement le dise! Qu’il le dise et le redise, qu’il nous renseigne, qu’il nous présente des exemples de réussite! Voilà pourquoi la solution passe selon moi par l'information et la sensibilisation. Et comme l'inverse se produit aussi, c’est-à-dire que des matières non recyclables se retrouvent dans le bac bleu au lieu de la poubelle ou l'écocentre, l’éducation agirait simultanément sur cet autre problème.
J’en arrive au point majeur de ma critique, le fait que les plus importants problèmes du recyclage se situent plutôt en aval, points sur lesquels une consigne n’agit nullement :
1- des centres de tri qui ne sont pas foutus de bien faire leur job, c’est-à-dire trier et produire de la matière de première qualité,
2- le peu de débouchés pour la matière récupérée, souvent tributaire du #1.
Le centre de tri de Québec a des débouchés pour presque 100 % de sa matière triée, incluant le verre. Bravo! Mais c'est loin d'être le cas partout. Qui n’a jamais entendu parler de ces milliers de tonnes de plastique, de verre et de papier qui s'accumulaient en attente d’être recyclées, ou de ces centres de tri qui produisaient des ballots de matière de si mauvaise qualité que plusieurs pays n'en voulaient même pas, avec comme résultante que tout finissait aux sites d'enfouissement? Ces situations sont-elles choses du passé? Sinon, qu'a prévu le Ministère de l'Environnement pour s’y attaquer????
Il y a aussi certaines matières récupérées qui ne trouvent pas d'acheteurs, tel le styrofoam qui est si léger que même un plein chargement de camion n'est pas rentable, la vente se faisant au poids.
Le marché de la matière récupérée est donc un problème qui se règlerait, en bonne partie du moins, par des processus de tri plus efficaces, eux-mêmes obtenus par des investissements dans la recherche et dans l’utilisation d’équipements à la fine pointe de la technologie.
Le bilan de Recyc-Québec démontre, on l’a vu, que des quantités importantes de matières recyclables se retrouvent toujours à l'élimination, surtout de par le secteur ICI; il nous apprend aussi que la qualité du tri demeure problématique. Ça aurait été tellement plus logique de commencer par là! Depuis toutes ces années où moi j’ai fait ma job de citoyenne, qui est de trier convenablement mes rebuts (poubelle/ récupération/ compost/ écocentre) et de payer mes impôts, le gouvernement, lui, a-t-il fait la sienne? Qu’a-t-il fait pour que l’industrie du recyclage soit en santé? A-t-il fait de la promotion? A-t-il cherché à améliorer les collectes et à moderniser les centres de tri? A-t-il favorisé la création de marchés pour les matières récupérées?
En tout cas cette histoire de consigne complique la patente pour tout le monde, en plus d’être à mes yeux une régression dans le service qui était offert. Ça vous tente, vous autres, de stoker à la maison une tonne de contenants pour ensuite les rapporter à l'épicerie ou dans différents points de dépôt?! Épiceries qui, en passant, n’ont pas du tout envie de gérer ça, avec raison. Un gars qui s'occupe de vider les machines dans une épicerie m'a dit qu’elles devaient être vidées des dizaines de fois par jour. Ça donne une idée... Et, à moins de tout retourner régulièrement, ça demande de l’espace pour amasser ça chez soi! Passe encore tant qu’on les retourne à l’épicerie où on se rendait de toute façon, mais quand faudra faire le détour vers un point de dépôt, ça va être moins l’fun et on va probablement y aller moins souvent. On ne se faisait déjà pas assez ch** avec les cannettes et les bouteilles de bière?!
Chose certaine, je suis loin d’être la seule à n’être pas du tout enchantée à l’idée. Saviez-vous qu'il existe maintenant des compagnies spécialisées de cueillette à domicile des contenants consignés? Ces compagnies (par exemple Go Consigne) fournissent un grand bac qu’on garde à la maison (à côté de notre bac bleu...) et dont elles viennent récupérer le contenu, conservant une partie du revenu de consigne comme paiement. Clairement ça répond à un besoin et c’est une option que j’envisage. Sauf que, vous ne trouvez pas qu’au final ça commence à faire beaucoup de gestion, beaucoup de monde d’impliqué, beaucoup de véhicules sur les routes... tout ça pour remplacer les bacs bleus qui marchent bien et qui continueront d’ailleurs de fonctionner en parallèle?!?!
Pour les appareils électroniques par contre, où la voie de recyclage standard ne convient pas, là une consigne aurait été avantageuse! Puisque l'incitatif monétaire serait important, et puisque la majorité se retrouve encore aux poubelles. Eh bien non, le gouvernement a préféré instaurer des écofrais! Une taxe bordel!! C'était quoi, déjà, l'objectif premier? Encourager les gens à se débarrasser de leurs vieux appareils de façon responsable dans les écocentres et les endroits spécialisés, ou aller chercher davantage d'argent dans la poche des consommateurs?! Oh vous avez beau dire qu'il ne faut pas appeler ça une taxe mais plutôt un «frais de gestion environnementale» servant noblement à financer les différents maillons de la chaîne de récupération et de revalorisation, ça ne change rien au principe: on paye plus cher... pour des vieux appareils qui, je le gagerais, se retrouvent au dépotoir presqu'autant qu'avant.
Dans ma vie, «Garde ça simple» figure parmi mes mantras. J’aurais donc espéré qu’on garde ça simple et qu’on continue de tout mettre dans notre bac bleu, sans consigne. Et bien que je me considère plus conscientisée que la moyenne aux questions environnementales, il n’est pas impossible que ce soit ce que je continue à faire, malgré que j’aurai payé des frais de consigne au moment de l’achat, dans lequel cas ce sera en quelque sorte devenu une taxe volontaire. Et je dirais que plusieurs risquent de faire la même chose. Une possibilité que nos décideurs ont surement anticipée, et peut-être même souhaitée connaissant l’habituel appétit de nos gouvernements pour les taxes...
Non, vraiment, je n’appuie pas ce nouveau système de consigne élargie. Encore une fois un bon objectif mais le mauvais moyen. Parce qu’en plus d’être un sacré aria pour la population, dans mes livres à moi ça constitue un aveu d'échec de nos collectes sélectives et de nos centres de tri.
Et je n’ai même pas abordé le prix de ce nouveau système, sûrement déjà élevé, alors qu’épiceries et dépanneurs en constituent l’épine dorsale et en absorbent actuellement une bonne partie des coûts! (Je n’ai trouvé nulle part une info disant qu’ils reçoivent un quelconque dédommagement pour le faire. Sans compter l’employé d’épicerie qui coûte moins cher qu’un fonctionnaire pour faire la même job, ce qui est un autre dossier...)
Je n’ai pas parlé non plus des ratés et irritants de ce nouveau processus (machines pleines ou en panne, contenants refusés, etc), ni des défis logistiques rencontrés (difficulté à dénicher des emplacements répondant aux exigences, points de collecte insuffisants, inaccessibles à ceux qui n’ont pas d’auto ou fermés par manque de personnel, etc), ni du bilan toujours incertain et qui restera à prouver.
Bien hâte de voir la reddition de compte... si toutefois il y en a une et qu’elle tient compte de tous ces aspects.
Bien qu’une consigne récompense l’effort et pénalise la paresse, principe auquel j’adhère habituellement, ce que je gagne je le perds assurément en trouble et en frustration. En trouble parce que je n’en ai rien à cirer de stocker et de trimballer mes contenants alors que j'ai un bac bleu à ma porte depuis des années; en frustration parce que j’ai encore une fois l’impression que le gouvernement a choisi l’option «facile» de pelleter les efforts dans ma cour (et dans celle des détaillants) au lieu de s’attarder aux problèmes prioritaires dont il a la responsabilité.
Je comprends très bien qu'on veuille augmenter le taux de récupération, c’est louable et même essentiel; et j’en conviens que l’effort qu’on me demande n’est pas si terrible. Mais là n’est pas le point. Il faut aller plus loin et voir en ce programme de consigne élargie une nouvelle preuve de la fréquente incapacité de nos gouvernements à remonter aux causes fondamentales d’un problème, ainsi que de leur difficulté à s’y attaquer de manière optimale et ciblée. C’est ça qu’il faut comprendre, c’est ça qu’il faut changer. Accepter sans rechigner chaque mauvaise décision, chaque irritant, sous prétexte que «c’est rien de grave», «moé ça me dérange pas» ou autre commentaires du genre, cela fait en sorte qu’on perpétue cette culture d’inefficacité et de bien paraître qui imprègne nos gouvernements. Il ne serait pas trop tard pour corriger le tir.

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